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Qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art ?

23 Juin

Comment caractériser la valeur d’une œuvre d’art ? Est-ce une valeur picturale, historique, financière ou encore sentimentale ? Qui accorde aux œuvres d’art une valeur ? Peut-on penser que le temps attribue une plus grande valeur aux œuvres d’art ? Et, de manière plus générale, quelles «qualités» doit requérir une œuvre d’art pour présenter une valeur quelconque ?

A cause d’une conception héritée des philosophes de l’Antiquité, qui a persisté jusqu’à il y a peu de temps, et ayant encore de nombreux adeptes de nos jours, l’art se doit d’être beau, et sa valeur se juge à la beauté de l’œuvre. Cette beauté doit plaire, ou pas, à nos sensations, mais elle doit surtout toucher notre âme, l’apaiser, l’émouvoir, lui donner de la force, provoquer la colère, etc. De préférence, elle doit se rapprocher le plus possible d’une imitation de la Nature, à la manière d’un hommage qui magnifierait cette dernière.

Mais l’artiste peut dégager la beauté dans ce qui en soit n’est pas beau, tout en continuant cette imitation de la Nature. Personnellement, et pour illustrer cette idée, je ne trouve pas de meilleure référence que celle de la peinture à l’huile de Rembrandt, Le Bœuf Ecorché. Le peintre ne cherchait pas la beauté du sujet, mais plutôt celle résidant dans sa dextérité à retranscrire fidèlement un sujet qui a tout de gênant, d’écœurant.

Parfois, l’artiste repousse les limites de la reproduction fidèle en esthétisant au maximum son sujet, afin d’être certain de pouvoir exprimer la beauté.

Il faut tout de même mettre en évidence qu’il n’existe pas d’universalité du Beau. Si nous sommes tous sensibles à celui-ci d’une manière ou d’une autre, nos goûts ne nous portent pas tous vers la même chose, les tendances et critères évoluant au fil des siècles, et nos affects étant un minimum conditionnés par la société à laquelle nous appartenons.

Cette idée du Beau et de la valeur qu’il permet d’octroyer à une œuvre d’art ne s’applique pas uniquement aux arts plastiques. Dans le domaine de la littérature, Charles Baudelaire sublime la condition et l’esthétisme d’un cadavre dans le poème Une Charogne (Les Fleurs du Mal), quand Akutagawa Ryonosuke parvient, malgré l’horreur de ses Figures Infernales (nouvelle extraite du recueil Rashomon et autres écrits), à nous en retranscrire toute la beauté.

Pour reprendre des termes très philosophiques, je pense qu’il est plus important qu’une œuvre d’art tend à accéder au sublime plutôt qu’à la beauté.  Le sublime, cette beauté mêlée d’effroi pour reprendre les termes de Kant, laisse une empreinte plus tenace. De mon côté, je retiens assurément un travail qui aura provoqué chez moi toutes sortes de réactions, m’aura véritablement questionné, poussé dans mes retranchements, comme par exemple les œuvres de Hans Bellmer, ou Joël-Peter Witkin. A la différence, une œuvre qui serait juste belle, agréable à regarder pour son sujet et son exécution parfaite, a tendance à me laisser un peu trop souvent de marbre.

On attribue souvent une valeur à une œuvre d’art en fonction de la personne qui l’a réalisée. Avant d’obtenir une quelconque reconnaissance, les artistes ont du «se faire un nom», et parfois il arrive que cette expression prenne tout son sens. Une plus grande valeur sera attribuée à la création d’un artiste reconnu, même si celle-ci est médiocre, sous prétexte qu’elle provient d’un grand maître.

Notre culture entre aussi en ligne de compte, puisque c’est elle qui contribue pour beaucoup à forger nos affinités et notre sensibilité. Certains occidentaux désapprécient encore les arts asiatiques ou primitifs, et ce malgré le nombre croissant d’expositions visant à nous faire découvrir tout l’attrait et les qualités de ses œuvres, sous prétexte que ces œuvres d’art ne correspondent pas à la conception européenne du beau.

La plupart des individus, en attendant «valeur d’une œuvre d’art» pensent aussitôt à une valeur monétaire, au prix que vaut telle ou telle peinture, telle ou telle sculpture, etc. Après tout, si le terme Marché de l’Art existe, c’est bien parce qu’il s’agit parfois d’une véritable course au profit. Un artiste commence à être en vogue, ses œuvres se vendent de plus en plus cher, les galeristes et collectionneurs avertis cherchent à en obtenir. Ainsi, petit, à petit, tout le milieu va s’arracher les productions dudit artiste, puisqu’après tout, si Untel ou Unetelle en possèdent, c’est que ça a de la valeur. Et puis un jour, il est possible que cet artiste se fasse plus discret, ou disparaisse complètement de la scène artistique, remplacé par de nouvelles recrues, de la chair fraiche en somme.

Il existe même un guide pour estimer la valeur financière des travaux en deux dimensions (peintures, dessins, gravures, etc), j’ai nommé Akoun, sous-titré « le leader mondial de l’estimation du marché de l’art ». Le principe est expliqué à merveille dans leur slogan : « Pour mieux acheter, pour mieux vendre, pour mieux évaluer ». Je vous laisse méditer…

Attention, je reconnais que je brosse ici un portrait un peu caricatural du marché, et qui n’est certes pas applicable à tous les artistes et toutes les situations, mais je tenais à souligner le côté très spéculateur qui règne en maître dans ce milieu. Même si ce sont les lois de notre société, je trouve extrêmement dommage que beaucoup de personnes n’accordent une valeur aux œuvres qu’en fonction de leurs prix.

Une œuvre d’art acquiert aussi une plus grande valeur dès qu’elle correspond à une innovation, à une invention, qu’elles soient moindres ou capitales, par rapport à un sujet, une technique, etc.

Si une œuvre est capable d’apporter quelque chose de nouveau, elle obtient immédiatement un statut beaucoup plus élevé, une importance beaucoup plus grande.

Il me semble que l’investissement de l’artiste dans son travail peut aussi être important. Il ne s’agit pas seulement de la question du temps passé à réaliser telle ou telle pièce, mais peut-être, et avant toute autre chose, de sa capacité à dépasser sa petite personne. L’œuvre doit refléter le lien qui se tisse entre le spectateur et l’esprit du créateur.

La valeur d’une œuvre d’art peut aussi se déterminer grâce au rapport créé avec le spectateur, qui expérimente et ressent. C’est pourquoi, elle doit pouvoir être accessible à tous et complexe à la fois. Quand il y a un dialogue, il y a une prise de conscience, une remise en cause, bref, quelque chose se passe, une rencontre voit le jour et l’échange se met en place. Personnellement, cet instant est décisif dans ma manière d’envisager le travail d’un artiste. Je préfère être questionnée, bouleversée, voire même gênée, que de rester passive devant quelque chose qui, au final tend plus vers la carte postale ou le décoratif. J’accorde une grande importance à la capacité que montre un artiste à prendre des risques, plutôt que de se contenter d’épuiser une fois de plus des thèmes éculés.

Il est temps de conclure, ou plutôt d’ouvrir le débat. L’art doit permettre de communiquer, de dévoiler, de dénoncer, de faire ressentir tout une palette d’émotions. Et si une œuvre permet déjà de provoquer tout cela, alors peut-être possède-t-elle une valeur bien plus importante qu’une liasse de billets…

S.B.